Tancrède de Visan

 

 

L'Idéal symboliste.
Essai sur la mentalité lyrique contemporaine.

[Auszug]

 

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Texte zur Mallarmé-Rezeption
Texte zur Theorie und Rezeption des Symbolismus

 

Et l'on voit assez bien, je pense, à présent, de quel sens s'enrichit mon titre: l'Idéal symboliste. Il ne faut pas trop presser les mots, de peur d'en extraire des sens contradictoires; pourtant l'on s'entend quand on dit: idéal classique, idéal romantique.

De même qu'il y a un idéal classique, une certaine manière de s'habiller comme de penser, une façon de poser les problèmes moraux propre au XVIIe siècle, un air de famille reconnaissable à une tragédie de Racine, à un sermon de Bourdaloue, à un portrait de Rigault; – de même qu'il existe un idéal romantique, une étroite corrélation entre la sociologie, la politique, l'histoire et l'esthétique de 1830; – de même, dis-je, on peut reconnaître à cette heure une évidente parenté entre la manière dont certains conçoivent l'apologétique, un Bergson la philosophie, un Poincaré la science, un Houssaye [197] l'histoire naturelle, et la manière dont les symbolistes interprètent le réel. De part et d'autre mêmes procédés, mêmes méthodes, mêmes tendances. L'ensemble de ces aspirations sœurs qui se sont fait jour à la fin du XIXe siècle, je les nomme idéal symboliste (1).

Le mot idéal semble clair parce qu'il indique bien un mouvement général, une marche collective, une aspiration unanime vers une fin déterminée. Le mot symbolisme est plus obscur nécessairement. Pourtant il faut un terme pour résumer une tendance. Je me sers de celui-ci qui a déjà passé dans nos manuels, mais je l'élargis et je lui fait désigner toute la littérature poétique qui succéda au Parnasse. Les diverses écoles qui s'entrechoquent depuis 1885 communient, malgré des divergences insignifiantes, dans le même idéal: un idéalisme immanent et subjectif. Les injures prodiguées entre chefs d'écoles, les manifestes ne font rien à l'affaire. Sous des noms divers la même personne morale reparaît.

Faisons donc, une fois en passant, abstraction des susceptibilités, accordons d'être appelés de la même manière, considérons moins ce qui nous divise que ce qui nous rassemble et, tout en conservant nos individualités, ainsi que chacune des fleurs de la prairie, osons entrer dans la composition du même bouquet.

Il est évident qu'il n'existe pas de définition exacte (2) du symbolisme, pas plus qu'il n'en existe du romantisme. Ce vocable-là ne peut être précisé qu'en fonction de l'attitude lyrique, de l'idéalisme général qui compose la mentalité contemporaine. Comme on dit en logique, il n'y a de science, partant de définition, que du général. Il est impossible de proposer une formule qui moule chaque individualité, qui convienne aussi adéquatement au tempérament de Mallarmé (idéalisme constructif), qu'au caractère de la poésie de Verlaine (réalisme sentimental) (3). Il nous faut user d'approximations et ne pas [198] trop serrer nos syllogismes, au risque de choir dans l'abstraction et de chasser, par esprit de système, tout l'impalpable vitalité de l'âme collective.

Un mot ne suffirait pas à différencier la poésie parnassienne de celle des symbolistes. Pourtant chacun fait soi-même aisément le départ entre ces deux modes de conception et d'expression. Une entente tacite règne, qui range aussitôt tel artiste parmi ceux de sa génération. Le parnassien, si l'on peut dire, se tient à la superficie des choses, tourne autour; le symboliste s'incorpore et s'identifie à elles. L'un décrit, l'autre chante son intuition; l'un analyse, l'autre réalise sa vision en fonction d'état d'âme. Celui-là est plus didactique, celui-ci plus lyrique; celui-là ne sépare pas la poésie de la philosophie, de l'éloquence ou de l'histoire anecdotique, celui-ci pense directement en poète, crée de la poésie pure, n'amplifie pas, mais déroule le rythme même de son âme (1). Il existe entre la poésie parnassienne et la poésie symboliste la même différence qu'entre la musique de Meyerbeer ou l'opéra italien et les laisses rythmiques de d'Indy ou celles de Bussy. L'une fige la pensée dans des accords et arrête l'inspiration au moyen de "cadences parfaites", ici au contraire l'intuition de l'artiste flue librement et se développe dans toute sa complexité, suivant le procédé de la mélodie continue.

Ne cherchons pas pour l'instant une formule rigide. Prenons le mot symbolisme dans le sens général d'attitude lyrique conforme à l'idéalisme contemporain, et réfléchissons que le mot romantisme, pour être passé dans le domaine public, n'est pas resté moins vague, ni moins mystérieux, encore qu'il signifie une direction certaine des esprits.

 

 

[Die Anmerkungen stehen als Fußnoten auf den in eckigen Klammern bezeichneten Seiten]

[197]  (1) "Il y a une forme générale de la sensibilité qui s'impose à tous les hommes d'une même période." Remy de Gourmont, le Problème du Style, p. 29, Mercure de France.   zurück

[197]  (2) La définition consiste à faire connaître une idée par l'énumération des éléments qui entrent dans cette idée. Plus ces éléments sont nombreux, c'est-à-dire particuliers, moins la définition peut être précise et moins le "genre prochain" et la "différence spécifique" sont aisés à découvrir.   zurück

[197]  (3) Ces deux expressions d'idéalisme constructif et de réalisme sentimental sont de M. Robert de Souza. Cf. Où nous en sommes, Floury, 1906.   zurück

[198]  (1) C'est ce qu'a bien montré Robert de Souza: "Une ode de V. Hugo est encore un "discours" en trois points; un poème de Musset, un "plaidoyer"; un autre de Leconte de Lisle, une "narration" précise, documentée. On s'est efforcé de donner à la poésie sa valeur d'art particulière, indépendante de toute autre forme d'expression. Là est la découverte certaine, absolue, du symbolisme." Où nous en sommes, p. 40.   zurück

 

 

 

 

Erstdruck und Druckvorlage

Mercure de France.
Bd. 68, 1907, 16. Juli, S. 193-208.

Unser Auszug: S. 196-198.

Gezeichnet: TANCRÈDE DE VISAN.

URL: http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb34427363f/date

Die Textwiedergabe erfolgt nach dem ersten Druck (Editionsrichtlinien).

 

 

 

Literatur

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