Albert Fleury

 

 

Sur l'Évolution de la littérature contemporaine

[Auszug]

 

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Texte zur Theorie und Rezeption des Symbolismus

 

Il y a cinq ans, la réaction contre l'œuvre d'Emile Zola et son école était dans toute son énergie. Les esprits qui, malgré les signes évidents du besoin public, tenaient encore pour l'aristocratie de la littérature et voulaient qu'elle demeurât une caste spéciale, s'étaient groupés en plusieurs revues; et les tentatives diversement entreprises auparavant, avaient enfin trouvé leur définitive expression en une même haine contre la vie, contre le progrès, en une même admiration pour le passé; et tous, fils de <Baudelaire> ou de Villiers de l'Isle-Adam, rénovateurs de la Pléiade française, enthousiastes attardés des Primitifs, s'étaient rangés sous une même appellation: les Symbolistes. Grâce à eux, la Poésie dépassait en froideur celle des Parnassiens, la philosophie se perdait dans la nuageuse métaphysique allemande, et nous vîmes s'épanouir en Peinture de maladives conceptions sans âme et sans énergie. En [21] face des formidables pans du monde moderne qu'étaient la Terre et Germinal, ce mouvement opposait la virtuosité des tons, la recherche ingénieuse des rythmes, et menaçait l'art contemporain de ce que M. Léon Bazalgette a défini: l'onanisme mental (1). Il fallait à tout prix qu'une contre-réaction se dressât devant lui. La jeunesse d'alors le comprit. Et pour la première fois on entendit parler du Naturisme.

MM. Saint-Georges de Bouhélier et Maurice Le Blond donnèrent, de suite, une forme à ce qui demeurait encore obscur dans les consciences. C'est de cette époque que date un ouvrage qui contient en lui les germes dé ce qui, depuis, s'est élargi avec tant de rapidité; nous voulons parler de la Vie héroïque des Aventuriers, des Poètes, des Rois, et des Artisans. Ce livre, Messieurs, fut une énergique affirmation de la conception du monde qui s'élaborait alors. Parmi les "Notes" qui suivent l'œuvre, nous trouvons celle-ci: "Tout homme apparaît comme un mythe. Il s'agit de l'interpréter. Ce qu'il incarne, quoiqu'il l'ignore, voilà, vraiment ce qui importe." Et plus loin: "Un maçon superpose des blocs, les brûle de chaux, solide, bâtit; conformément à l'eurythmie d'une âme avec un paysage, l'architecte harmonise les plans; – le poète chante la bonne nouvelle des maisons de plâtre et de bois." Voilà en deux phrases l'intime pensée du Naturisme.

Glorifier l'Homme dans toutes ses manifestations, montrer la communion parfaite des êtres, remonter à l'origine de chaque acte pour en extraire la parcelle d'éternité, affirmer que tout, dans l'Univers, [22] concourt à exprimer la divinité, faire comprendre l'importance de chacun des gestes, conscients ou inconscients, leur nécessité dans l'ensemble harmonieux du monde, expliquer que les tâches les plus humbles n'ont pas moins de mérite ni de beauté que les plus glorieuses, et pour nous spécialement, réhabiliter ceux d'entre les hommes qui jusqu'alors étaient restés courbés sous d'ancestrales considérations – cela, non point à cause d'une sentimentalité philanthropique plus ou moins sincère, mais parce qu'en réalité il n'y a pas de différences ni entre les âmes, ni entre les destins, ni entre les métiers – détruire par là la convention des hiérarchies, les respects immérités, les lâchetés ignorantes; en un mot, tout le lourd fardeau des préjugés que la Révolution française avait voulu abolir, mais qui n'ont jamais cessé un instant de sévir sur le monde. Il y avait en ce programme plus qu'une nouveauté littéraire, et c'est en cela que nous osions y discerner tout à l'heure une formule religieuse. Car l'Homme et l'Univers ainsi envisagés, considérés comme de multiples faces de Dieu, n'est-ce point l'abolition des notions du Bien et du Mal? Le but étant de vivre en joie la plénitude de l'heure présente, n'est-ce point le refus d'un Paradis futur? l'acceptation aussi complète des lois de l'évolution, n'est-ce point la négation de l'antique Mort? Les principes fondamentaux de la divinité changeant, un culte nouveau commençait donc à poindre. Un seul pas mettait d'infinies distances entre une génération et l'autre, et, continuant l'évolution naturaliste, on allait encore plus loin qu'elle. La communion universelle de tous les hommes, telle était l'idée fondamentale qui venait d'éclore. Nous devons en toute justice reconnaître que la Vie héroïque eut alors une influence considérable [23] sur la jeune littérature. Mais ce livre eut la fortune de la plupart de ses semblables; la forme, le ton en étant quelque peu prophétiques, si nous osions nous exprimer ainsi, l'intime pensée prêtait à de multiples exégèses et à de faciles adaptations. En général, les œuvres de pur enseignement moral, ne se rattachant ni au roman, ni aux formes courantes des récits, autorisent les versions les plus différentes et aussi, par leur influence, peuvent faire naître d'autres œuvres qui, inspirées d'elles directement, ne croiront leur devoir aucune reconnaissance. Quoi qu'il en soit, et peut-être même pour ces raisons, la Vie héroïque fut accueillie dans les milieux symbolistes avec un profond silence. Personne n'en parla. Seul M. Philippe Gille hasarda dans le Figaro: "Beaucoup s'arrêteront devant l'obscurité des voies dans lesquelles il s'engage, devant la forme énigmatique de sa pensée et de la phrase qui la présente; peu à peu, s'ils persistent à vouloir voir et comprendre, leurs yeux distingueront des formes dans ces ténèbres apparentes; et leurs esprits en tireront des profits inattendus."

Bien qu'un tel accueil ne fut point rempli des promesses d'un brillant avenir, l'œuvre était commencée, il fallait la poursuivre. D'ailleurs peu à peu, sans néanmoins accepter totalement ce nouvel idéal, la jeunesse presque entière commençait à se manifester. Il avait suffi que quelques obscurs adolescents osassent se séparer franchement du Symbolisme, et affirmer que cette guerre contre le progrès n'était pas entreprise par la nouvelle génération, pour que de tous côtés cet appel fut entendu. En juillet 1896, M. Maurice Le Blond écrivait, dans un article intitulé le Droit à la Jeunesse (1): "De tous ces beaux [24] manifestes redondants, de ces cénacles tumultueux nulle œuvre n'est éclose. A quoi donc ont servi ces luttes rudes, ces invectives contre le Naturalisme? Voici que ces messieurs ont atteint la quarantaine, et ces auteurs de minces plaquettes s'étonnent qu'à leur égard nous ne soyons point férus d'admiration, et que nous ne les glorifiions point comme des maîtres... Nos aînés ont préconisé le culte de l'irréel, l'art du songe, le frisson nouveau; ils ont aimé les fleurs vénéneuses, les ténèbres et les fantômes, et ils furent d'incohérents spiritualistes. Pour nous, l'au-delà ne nous émeut pas, nous croyons en un panthéisme gigantesque et radieux. C'est dans l'étreinte universelle que nous voulons rajeunir et magnifier notre individu. Nous revenons vers la Nature. Nous cherchons l'émotion saine et divine. Nous nous moquons de l'Art pour l'Art, de toutes ces questions vaines et stériles, de ceux qui nous ont directement précédés. Nous n'avons donc reçu aucune influence, et si l'on nous veut des maîtres, qu'on les cherche en des temps plus lointains."

Ces paroles ne restèrent point sans écho. On vit alors se fonder, comme si quelque tacite mot d'ordre eut été donné, quantité de jeunes revues qui, toutes, se proposaient d'entreprendre un semblable travail: à Toulouse les Essais d'Art jeune, l'Effort; en Belgique l'Art jeune; ici l'Enclos, d'autres encore dont l'énumération serait trop longue. Cela marquait un éveil, cela signifiait que les hommes de vingt ans s'affranchissaient de la tutelle de leurs prédécesseurs. Cette tutelle, d'ailleurs, l'avaient-ils jamais acceptée? Il est permis de penser que non. Mais leur silence en eut presque été le gage. Or il ne fallait plus de malentendu. Si le Symbolisme s'était contenté de [25] manifester son existence par les apparences d'œuvres qu'il mettait au jour de ci de là, s'il était demeuré dans la culture intensive du Moi, en un mot s'il avait continué la logique de son programme, peut-être la séparation eût-elle été plus tardive, peut-être l'engourdissement de l'enthousiasme n'eût-il point permis de comprendre le néant d'une telle immobilité et le danger de ces jeux stériles; mais on peut dire que le Symbolisme s'est condamné lui-même en inaugurant la lutte contre le Naturalisme. Ce fut là sa grande faute, et c'est ce qui l'a perdu. La commotion produite par cette campagne ouvrit les yeux de ceux qui n'avaient pas encore distingué la vérité, et nous sauva. En effet, si l'on supprime l'offensive que prit alors ce parti, qui peut affirmer qu'il nous eut été possible de prendre conscience exacte de nous-mêmes, et des nécessités du moment? Nous eussions sans doute continué doucement la route qui nous semblait ouverte, sans songer que d'autres moissons sollicitaient nos bras. Dans l'ordre <intellectuel>, tous les combats sont salutaires, parce que le propre de la lutte est de ne rien ménager, et c'est ainsi seulement que peut surgir la vérité.

 

 

[Die Anmerkungen stehen als Fußnoten auf den in eckigen Klammern bezeichneten Seiten]

[21] (1) Cf. L'Esprit Nouveau.   zurück

[23] (1) Cf. Documents sur le Naturisme, n° 9 et 10.   zurück

 

 

 

 

Erstdruck und Druckvorlage

La revue naturiste.
[1] 1900, Nr. 13, Dezember, S. 203-208.
[2] 1901, Nr. 14, 15. Januar, S. 20-25.
[3] 1901, Nr. 15, 15. Februar, S. 56-62.
[4] 1901, Nr. 16, 15. März, S. 116-123.

Unser Auszug: Folge [2]: 15. Januar 1901 (vollständig).

Gezeichnet: Albert Fleury.

Die Textwiedergabe erfolgt nach dem ersten Druck (Editionsrichtlinien).


La revue naturiste   online
URL: https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb344236728/date

 

 

 

Literatur

Brandmeyer, Rudolf: Poetiken der Lyrik: Von der Normpoetik zur Autorenpoetik. In: Handbuch Lyrik. Theorie, Analyse, Geschichte. Hrsg. von Dieter Lamping. 2. Aufl. Stuttgart 2016, S. 2-15.

Cornell, Kenneth: The Post-Symbolist Period. French Poetic Currents, 1900-1920. New Haven 1958.

Day, Patrick L.: Saint-Georges de Bouhelier's Naturisme. An Anti-Symbolist Movement in Late-Nineteenth-Century French Poetry. New York u.a. 2001 (= Francophone Cultures and Literatures, 10).

Décaudin, Michel: La crise des valeurs symbolistes. Vingt ans de poésie française 1895 – 1914. Genf u.a. 1981 (= Références, 11).

Gleize, Jean-Marie (Hrsg.): La poésie. Textes critiques XIVe-XXe siècle. Paris 1995 (= Textes essentiels).

Jarrety, Michel (Hrsg.): La poésie française du Moyen Âge au XXe siècle. Paris 2007 (= Collection "Quadrige").

Jenny, Laurent: La fin de l'intériorité. Théorie de l'expression et invention esthétique dans les avant-gardes françaises (1885 – 1935). Paris 2002 (= Collection "Perspectives littéraires").

Laville, Béatrice: Les Naturistes, des héritiers? In: Naturalisme.– Vous avez dit naturalismes? Héritages, mutations et postérités d'un mouvement littéraire. Hrsg. von Céline Grenaud-Tostain u. Olivier Lumbroso. Paris 2016, S. 65-76.

Michaud, Guy: Le symbolisme tel qu'en lui-même. Paris 1995.
Kap. XI: L'appel de la vie (S. 285-304).

Pedrazzini, Maria Cristina: L'écriture naturiste. In: Simbolismo e naturalismo fra lingua e testo. Atti del Convegno Università Cattolica di Milano, 25-26-27 settembre 2003. A cura di Sergio Cigada e Marisa Verna. Milano 2010, S. 459-475.

[Whibley, Charles]: A New School. In: Blackwood's Edinburgh Magazine. Bd. 163, 1898, Nr. 992, Juni, S. 779-787.
URL: https://archive.org/details/blackwoodsmagazi163edinuoft
Ungezeichnet; Zuschreibung nach:
Walter E. Houghton (Hrsg.): The Wellesley Index to Victorian Periodicals, 1824-1900. Bd. 1, Toronto u.a. 1966, S. 201, Nr. 7563.

 

 

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