Gustave Vapereau

 

 

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Dictionnaire universel des littératures

[Lyrique (Poésie)]

 

LYRIQUE (POÉSIE). Ce genre de poésie, dont le nom même marque l'antique alliance avec la musique, représentait chez les Grecs un nombre considérable de poëmes, tous ceux qui dans l'origine étaient susceptibles d'être chantés. Les Grecs en effet établissaient dans la poésie deux grandes divisions d'une part les récits τὰ ἔπη d'autre part les chants, τὰ μέλη. La poésie récitée comprenait, avec l'épopée, le genre didactique. La poésie chantée embrassait toutes les variétés de l'ode, depuis l'hymne religieux jusqu'à la chanson badine. La critique moderne, à la suite de la philosophie allemande, admet volontiers une division analogue; mais, au lieu de la fonder sur des conditions accessoires de forme. elle cherche à la justifier par des caractères plus profonds. Suivant Hegel, l'épopée et en général la poésie de récit, ou encore la poésie dramatique qui met l'action en scène, ont pour objet un fait extérieur dont la représentation poétique tend à produire, chez les auditeurs, les mêmes impressions que le fait lui-même; dans la poésie lyrique au contraire, l'objet est l'expression des sentiments intimes du poëte. L'épopée et les poëmes congénères ont donc un caractère objectif, tandis que la poésie lyrique et ses divers genres ont un caractère subjectif. "La poésie lyrique, ajoute le philosophe, représente le monde intérieur de l'âme, ses sentiments, ses conceptions, ses joies et ses souffrances. C'est la pensée personnelle, dans ce qu'elle a d'intime et de réel, exprimée par le poëte comme sa disposition propre; c'est la production vivante et inspirée de son esprit." La poésie lyrique, ainsi conçue, est indépendante de la forme et du rhythme propres aux divers genres; elle est le fond même de la poésie, étant l'inspiration. Elle est, suivant Th. Jouffroy, la poésie elle-même; les genres n'en sont que la forme.

Une conséquence des définitions précédentes c'est que l'action et les personnages, qui semblent quelquefois le sujet du poëme lyrique, ne sont réellement, pour le poëte, qu'une occasion de se manifester lui-même, par les pensées et les sentiments que l'action et les personnages excitent en lui. Aussi, en s'abandonnant à ses impressions personnelles, à son enthousiasme, lui arrive-t-il souvent d'oublier et de laisser sans retour le héros ou le fait qu'il avait entrepris de célébrer. De là le prétendu désordre que l'on remarque chez les maîtres du genre lyrique, Pindare ou Horace. Mais il y a toujours, dans l'ode héroïque, comme dans l'élégie ou la chanson légère une réelle unité, celle du sentiment intérieur du poëte. La situation déterminée de l'âme, à laquelle répond le poëme lyrique, en règle à la fois la forme, la marche et le mouvement. Et comme rien n'est plus varié que les sentiments excités en nous par les choses extérieures, il s'ensuit que la poésie lyrique a créé une diversité infinie de combinaisons prosodiques, pour mettre le mouvement extérieur du rhythme en harmonie avec chacun des mouvements intérieurs de l'âme. La poésie lyrique comprend plusieurs classes [1289] de poëmes, qu'on peut ramener à trois: l'hymne, l'ode et la chanson. L'hymne, dont le psaume et le dithyrambe sont des variétés, représente la poésie lyrique s'attachant à des sujets religieux, élevant l'àme vers la divinité et lui adressant des hommages ou des actions de grâce. La poésie lyrique garde le même nom quand elle exprime le sentiment patriotique. Le mot hymne réveille l'idée d'une manifestation collective du sentiment religieux ou national. L'ode est l'expression de sentiments plus individuels et, sur des sujets variés, rappelle à l'esprit les formes particulières de rhythme où s'est enfermée la poésie lyrique. La chanson désigne, avec non moins de variété, des inspirations d'un ordre moins élevé et qui sont restées plus intimement unies au chant. On rattache encore à la poésie lyrique la romance, l'élégie, le sonnet, la ballade, le lai, le virelai, etc. (voy. ces divers mots).

L'étude et l'histoire de ces divers genres de la poésie lyrique sont traitées sous chacun des noms qui les désignent; mais si nous considérons ici l'histoire de la poésie lyrique en général, nous la verrons naitre et se développer chez tous les peuples qui ont une littérature. L'Orient, l'antiquité grecque et romaine, les temps modernes, nous la montrent s'épanouissant tantôt à l'origine même des sociétés ou des langues, tantôt par l'effet d'une renaissance savante, aux époques de pleine maturité littéraire. Chez les Hébreux, la poésie lyrique, liée intimement au sentiment religieux qui est l'àme même de leur histoire, tient une si grande place dans leurs monuments sacrés, qu'on peut dire qu'ils n'ont pas d'autre littérature. La poésie lyrique, sous la forme religieuse, n'est guère moins florissante dans l'Inde antique. Les Védas nous ont conservé un assez grand nombre d'hymnes primitifs. Les Chinois ont perfectionné, pendant la brillante époque des Thang, les formes lyriques et produit un grand nombre d'odes remarquables, surtout dans les genres gracieux et mélancolique. La Grèce a atteint dans la poésie lyrique à une merveilleuse perfection. Tous les genres de l'ode, depuis l'inspiration héroïque jusqu'aux caprices les plus légers du sentiment personnel, ont été traités avec un égal bonheur par les Pindare, les Alcée, les Sappho, les Simonide, les Anacréon, etc., et chaque genre s'est créé, dans cette langue souple et harmonieuse, une forme rhythmique appropriée aux sentiments et aux sujets. Les Romains n'ont eu qu'à emprunter aux Grecs leurs rhythmes lyriques pour y jeter leurs propres inspirations, et ce n'est pas une mince gloire pour leur Horace d'avoir rappelé, tour à tour par la grâce et l'éclat, d'inévitables modèles. La poésie lyrique se transforme dans l'ancien monde à l'avénement du christianisme, tant dans la langue grecque que dans la langue latine. Grégoire de Nazianze et Synesius célèbrent les mystères nouveaux avec l'ardeur de la foi et la subtilité alexandrine, tandis que dans les catacombes et dans les temples retentissent des chants religieux dont plusieurs garderont leur place parmi les hymnes de l'Eglise.

La poésie lyrique se développe ensuite dans les nations barbares sous toutes les formes de la chanson (voy. ce mot). Au sortir du moyen âge, elle introduit l'ode à des dates différentes dans les littératures modernes. Ronsard et son école lui donnent chez nous la forme grecque, à laquelle elle reste plus ou moins fidèle jusqu'à l'époque contemporaine. C'est dans l'ode que, depuis, Malherbe, Boileau et la critique française enferment toute la poésie lyrique, et l'ode elle-même se réduit à une forme pseudo-pindarique dans les œuvres de J.-B. Rousseau, Lefranc de Pompignan, ou Lebrun. Au XVIIe siècle, le génie lyrique de Quinault a été méconnu; au XVIIIe, Chénier a le rôle de précurseur. Notre siècle s'est enfin affranchi d'une tradition mesquine. Avec l'école romantique il est remonté, pour la variété des formes, aux savants artifices rhythmiques du moyen àge; pour les sujets, il a rouvert les sources de l'inspiration en faisant de la poésie lyrique l'expression de tous les sentiments de l'àme, de l'état moral de la génération actuelle, de ses douleurs, de ses joies, de ses espérances, de ses agitations politiques ou religieuses, de ses méditations philosophiques et morales. Ainsi élargie et traitée par des mains magistrales, la poésie lyrique est devenue peut-être la première gloire littéraire de notre temps et de notre pays. A ceux qui aiment les rhythmes savants, Victor Hugo et ses imitateurs; à ceux qui préfèrent le sentiment et l'idée dans une langue harmonieuse, Lamartine et son école. Le sentiment patriotique, après avoir inspiré les chants révolutionnaires, s'est exprimé une fois de plus dans les Messéniennes de C. Delavigne, tandis que, sous la plume de Béranger, il agrandissait le domaine de la chanson.

L'histoire de la poésie lyrique n'est pas moins remarquable en Allemagne. Les meistersingers et les minnesingers la représentent dans son développement national, pendant plusieurs siècles, sous l'influence des inspirations générales qui appartiennent au moyen âge; puis elle dégénère, dans certaines écoles trop savantes, en recherchant de vains artifices de forme pour de puériles subtilités de pensée. La Réforme la renouvelle un instant par les chants de Luther, à la fois musicien et poëte au service de l'Église nouvelle. Mais la régénération littéraire avorte; la poésie lyrique s'enferme de nouveau dans les raffinements de versification des bergeries silésiennes. Enfin, une renaissance complète est inaugurée par Klopstock, qui, par ses odes, ainsi que par le ton inspiré de la Messiade, réveille chez ses compatriotes le sentiment lyrique: il ne s'engourdira plus et inspirera non-seulement les poètes, mais même les savants, les historiens et les philosophes. On ne peut que citer, à côté de Gœthe et Schiller, Herder, Bürger, Kœrner, Arndt, Ruckert, Uhland, Schwab, etc., sans compter les contemporains, qui n'ont pas laissé déchoir la poésie lyrique du premier rang de la littérature allemande. La poésie lyrique en Italie est surtout représentée par les sonnets et les canzone; il est vrai que Dante et Pétrarque donnent eux-mêmes les modèles de ces deux genres, qui semblent conformes au goût de la nation et au génie musical de la langue. L'Angleterre n'est pas plus riche en poésie lyrique. Le seul genre original est la ballade, à laquelle les romanciers comme Walter Scott et R. Southey ont rendu, vers la fin du siècle dernier, une jeunesse nouvelle. Le vrai génie lyrique de l'Angleterre se retrouverait aussi dans les sources lointaines des poëmes ossianiques de Macpherson, dont la mystification consistait à exhumer les antiques traditions de son pays. Hors de là l'Angleterre ne peut compter les odes classiques de Dryden, d'Addison, de Pope que comme des imitations élégantes de l'antiquité. L'Espagne cite, à côté d'un célèbre imitateur des Italiens, J. Boscan, quelques interprètes du mysticisme et de l'enthousiasme national mais, malgré les élans passionnés de sa foi chrétienne et de son patriotisme, elle a moins réussi dans la poésie lyrique que dans le drame et le roman.

Cf. Hegel: Cours d'esthétique, traduit par Ch. Bénard (1840 et suiv., 5 vol. in-8); — Villemain: Pindare el la poésie lyrique (1859, in-8); — Eichhoff: Poésie héroïque dea Indiens (1860, in-8); — D'Hervey Saint-Denis: Poésies de l'époque des Thangs (1862, in-8); — Lamartine: Des Destinées de la poésie, en tête des Méditations (édit. 1834).

 

 

 

 

Erstdruck und Druckvorlage

Gustave Vapereau: Dictionnaire universel des littératures.
Paris: Hachette 1876, S. 1288-1289.

Ungezeichnet.

URL: https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2207247
URL: https://archive.org/details/DictionnaireUniverselDesLitt1876Vol1
URL: https://archive.org/details/DictionnaireUniverselDesLitt1876Vol2
URL: https://catalog.hathitrust.org/Record/000322236


Die Textwiedergabe erfolgt nach dem ersten Druck (Editionsrichtlinien).

 

 

 

Literatur

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Brandmeyer, Rudolf: Das historische Paradigma der subjektiven Gattung. Zum Lyrikbegriff in Friedrich Schlegels "Geschichte der Poesie der Griechen und Römer". In: Wege in und aus der Moderne. Von Jean Paul zu Günter Grass. Herbert Kaiser zum 65. Geburtstag. Hrsg. von Werner Jung u.a. Bielefeld 2006, S. 155-174. [PDF]

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