Jules Barbey d'Aurevilly

 

 

Un dernier mot sur le Parnasse contemporain

(Quatrième et dernier article)

 

Text
Editionsbericht
Literatur: Barbey
Literatur: Le Nain jaune

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Texte zur Baudelaire-Rezeption

 

 

      I      

 

J'ai ri… Il y avait de quoi. Mais je sais être grave. Je voudrais donner à ce dernier mot sur le Parnasse contemporain la précision d'un syllogisme. Qu'ai-je, en effet, voulu prouver et mettre dans la plus saillante des lumières, si ce n'est le caractère exclusivement imitateur d'un livre à prétentions exorbitantes, et cette preuve, je crois l'avoir faite, non pas seulement d'un bloc, mais par le menu le plus menu, en examinant nom par nom, et pièce de vers par pièce de vers, la poésie de chacun des trente-sept poëtes de ce plaisant Parnasse? Dans l'impossibilité où j'étais de citer tous les vers d'un livre qu'il faudrait copier tout entier pour convaincre le lecteur de l'inanité de son contenu et de l'immense ennui qui s'en épanche, j'ai signalé l'origine de chaque poésie, entassée dans ce malheureux livre et, punition juste de l'imitateur, j'ai mis à chacun de ces Parnassiens serviles le carcan du nom de l'homme qu'il avait imité. Rarement on a fait plus consciencieuse et plus détaillée la preuve qu'on voulait faire. Rarement on a vu de critique qui ait plus serré, plus vivement étreint l'objet critiqué, mais jamais non plus, jamais on n'est arrivé à une conclusion plus curieuse que celle par laquelle je vais terminer ce travail!

 

      II      

 

Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on fait des livres comme le Parnasse contemporain. En Angleterre, en Allemagne, partout, il s'en publie, et depuis des années. Partout on sait réunir sous la même couverture, tous les échantillons plus ou moins bien choisis de la poésie d'une époque déterminée, pitoyables publications, du reste, qui ne sont inventées que pour le besoin des natures superficielles et vaniteuses, lesquelles veulent avoir sur tout des notions d'à-peu-près, c'est-à-dire sans exactitude et sans profondeur. D'ordinaire ce sont des marchands, des spéculateurs sur la vanité, la paresse et la curiosité publiques qui éditent ces méprisables livres réputés commodes; mais il peut se rencontrer que ce soient des Écoles, qui ne sont pas d'hier non plus dans le monde, et qui exposent parfois dans un volume commun des poésies communes entre elles par une inspiration générale ou par des procédés particuliers de composition. Si je ne me trompe, en Angleterre, l'école des Lakistes a fait de ces publications… Mais ni en Angleterre, ni en Allemagne, ni nulle part, on n'a vu, dans un recueil quelconque, le phénomène qui vient de se produire dans le Parnasse contemporain, à savoir: que trente-six cervelles pouvaient n'équivaloir mathématiquement qu'à une, et que pour faire toutes ces poésies, on pouvait s'épargner l'emploi de ces trente-six cervelles; – une seule suffisait!

Oui, un seul de ces Parnassiens suffisait pour nous jeter, en une fois, ces trente-six cruches d'ennui sur la tête, mais ceci est particulier à ce temps délicieux où tout le monde veut être l'égal de tout le monde, et dont nous avons bien raison d'être fiers… Les Parnassiens sont tous entre eux égaux, et, par conséquent (j'excepte toujours M. Théophile Gautier) n'ont point de raison pour être trente-six. Le mot de Piron devient une vérité. De son temps, ce n'était là qu'une épigramme. Ils sont quarante – disait-il des Académiciens – et ils ont de l'esprit comme quatre. Les Parnassiens, eux, qui sont trente-six, n'en ont pas comme un. Ces trente-six frères Siamois de la même poésie, unis, tous les trente-six, par la même longe, n'ont aucune individualité distincte l'une de l'autre. Il y a entre eux des différences de force dans le faux, mais il n'y en a point dans l'essence même. Il est évident que M. Leconte de l'Isle, par exemple, – M. Leconte de l'Isle, à qui j'en veux, parce que le système tue en lui le vrai poëte qui peut-être y est, – ne saurait jamais tomber au niveau de M. Catulle Mendès, son Vacquerie, quoiqu'ils soient Indiens tous les deux; mais M. Leconte de l'Isle et M. Mendès – il m'en coûte de le dire — n'en sont pas moins égaux par le fond des choses, par la préoccupation, par le système, par le parti-pris, par l'absence de nature et de conviction… La conviction, il n'y en a aucune, d'aucune espèce, dans ce Parnasse contemporain et dans ces Parnassiens, et ce n'est pas seulement leur faute, mais leur crime! Que sont-ils de croyance, de devoir, d'enthousiasme? En qui croient-ils, si ce n'est à eux, pagodes grotesques dont ils sont eux-mêmes les grotesques adorateurs? Croient-ils à Zeus, ces païens faux-teint, à Vénus Aphrodite (avec l'accent grave) à Dyonisos, à tous ces autres vieux coquins ou vieilles coquines du ciel antique? Croient-ils à Bouddha, ces faux Indiens? A[4] Odin, ces faux Scandinaves?… Ont-ils (excepté M. Eugène Villemin, chez qui j'ai entendu cette corde d'airain résonner) ont-ils le moindre sentiment de la moralité humaine?… ont-ils ce sentiment moral qui fut parfois chez ces Anciens qu'ils imitent, – qui y fut, fragmenté, affaibli, souillé, – mais qui y fut comme le diamant est sous la fange, et n'en est pas moins le diamant pour cela?… Non! ils ne l'ont jamais eu. Et j'insiste sur ce point, j'insiste parce qu'un poëte (qui ne leur ressemble pas) m'a fait cette noble objection pendant que j'écrivais les Médaillonnets de ces Parnassiens de même visage: "que j'avais tort, au moment où la littérature est justement accusée d'abaissement d'attaquer à plaisir les poëtes qui sont l'expression de la littérature la plus élevée". Certes ce serait la vérité si la poésie du Parnasse contemporain n'était mauvaise que par la forme, mais elle est radicalement mauvaise par l'inspiration, et c'est pour cela qu'il faut être implacable! La poésie des Parnassiens ne pense ni ne sent. Elle n'est qu'un vil exercice à rime, à coupes de vers, à enjambements. Enjambements, ronds de jambes de danseuses, et toutes les indécences qui suivent d'ordinaire ces sortes de ronds! Elle ne chante ni Dieu, ni la patrie, ni l'amour qui est le sacrifice, ni aucun des mérites de nos pauvres cœurs! En cela d'autant plus coupable, en cela d'autant plus basse, d'autant plus digne de la cravache et du fouet de poste de la Critique, qu'elle ne croit qu'à la matière et aux attachements matériels! Dans l'ordre des coupables, les plus coupables sont les sacrilèges et les poëtes sont des sacrilèges, lorsqu'ils prostituent à d'indignes ou de puérils usages les vases sacrés de leur autel!

Et, ceci, par quoi je veux finir, est plus haut, Messieurs du Parnasse, qu'une question de forme ou d'amour-propre littéraire – qu'une question de Trissotin!

 

 

 

 

Erstdruck und Druckvorlage

Le Nain jaune.
Jg. 4, 1866, Nr. 332, 14. November, S. 3-4.

Gezeichnet: J. Barbey d'Aurevilly.

Die Textwiedergabe erfolgt nach dem ersten Druck (Editionsrichtlinien).


Le Nain jaune   online
URL: https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb328218435/date

 

 

Kommentierte Ausgabe

 

1. -3. Artikel

 

 

Literatur: Barbey

Anselmini, Julie: L'écrivain-critique au XIXe siècle. Dumas, Gautier, Barbey d'Aurevilly. Liège 2022.

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Literatur: Le Nain jaune

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