Charles Baudelaire

 

 

Réflexions sur quelques-uns de mes contemporains.

VII. Théodore de Banville

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Texte zur Baudelaire-Rezeption
Texte zur Theorie und Rezeption des Symbolismus

 

Je lis dans un critique: "Pour deviner l'âme d'un poëte, ou du moins sa principale préoccupation, cherchons dans ses œuvres quel est le mot ou quels sont les mots qui s'y représentent avec le plus de fréquence. Le mot traduira l'obsession."

Si, quand j'ai dit: "Le talent de Banville représente les belles heures de la vie," mes sensations ne m'ont pas trompé (ce qui, d'ailleurs, sera tout à l'heure vérifié), et si je trouve dans ses œuvres un mot qui, par sa fréquente répétition, semble dénoncer un penchant naturel et un dessein déterminé, j'aurai le droit de conclure que ce mot peut servir à caractériser, mieux que [360] tout autre, la nature de son talent, en même temps que les sensations contenues dans les heures de la vie où l'on se sent le mieux vivre.

Ce mot, c'est le mot Lyre, qui comporte évidemment pour l'auteur un sens prodigieusement compréhensif. La lyre exprime en effet cet état presque surnaturel, cette intensité de vie, où l'âme chante, où elle est contrainte de chanter, comme l'arbre, l'oiseau et la mer. Par un raisonnement, qui a peut-être le tort de rappeler les méthodes mathématiques, j'arrive donc à conclure que, la poésie de Banville suggérant d'abord l'idée des belles heures, puis présentant assidûment aux yeux le mot lyre, et la Lyre étant expressément chargée de traduire les belles heures, l'ardente vitalité spirituelle, l'homme hyperbolique, en un mot, le talent de Banville est essentiellement, décidément et volontairement lyrique.

Il y a en effet une manière lyrique de sentir. Les hommes les plus disgraciés de la nature, ceux à qui la fortune donne le moins de loisir, ont connu quelquefois ces sortes d'impressions, si riches que l'âme en est comme illuminée, si vives qu'elle en est comme soulevée. Tout l'être intérieur, dans ces merveilleux instants, s'élance en l'air, par trop de légèreté et de dilatation, comme pour atteindre une région plus haute.

Il existe donc aussi nécessairement une manière lyrique de parler, et un monde lyrique, une atmosphère lyrique, des paysages, des hommes, des femmes, des animaux qui tous participent du caractère affectionné par la Lyre.

Tout d'abord constatons que l'hyperbole et l'apostrophe sont des formes de langage qui lui sont non-seulement des plus agréables, mais aussi des plus nécessaires, puisque ces formes dérivent naturellement d'un état exagéré de la vitalité. Ensuite, nous observons que tout mode lyrique de notre âme nous contraint à considérer les choses non pas sous leur aspect particulier, exceptionnel, mais dans les traits principaux, généraux, universels. La lyre fuit volontiers tous les détails dont le roman se régale. L'âme lyrique fait des enjambées vastes comme des synthèses; l'esprit du romancier se délecte dans l'analyse. C'est cette considération qui sert à nous expliquer quelle commodité et quelle beauté le poëte trouve dans les mythologies et dans les allégories. La mythologie est un dictionnaire d'hiéroglyphes vivants, hiéroglyphes connus de tout le monde. Ici le paysage est revêtu, comme les figures, d'une magie hyperbolique; il devient décor. La femme est non-seulement un être d'une beauté suprême, comparable à celle d'Ève ou de Vénus; non-seulement, pour exprimer la pureté de ses yeux, le poëte empruntera des comparaisons à tous les objets limpides, éclatants, transparents, à tous les meilleurs réflecteurs et à toutes les plus belles cristallisations de la nature (notons en passant la prédilection de Banville, dans ce cas, pour les pierres précieuses), mais encore il faudra doter la femme d'un genre de beauté tel que l'esprit ne peut le concevoir que comme existant dans un monde supérieur. Or, je me souviens qu'en trois ou quatre endroits de ses poésies, notre poëte, voulant orner des femmes d'une beauté non comparable et non égalable, dit qu'elles ont des têtes d'enfant. C'est là une espèce de trait de génie particulièrement lyrique, c'est-à-dire amoureux du surhumain. Il est évident que cette expression contient implicitement cette pensée, que le plus beau des visages humains est celui dont l'usage de la vie, passion, colère, péché, angoisse, souci, n'a jamais terni la clarté ni ridé la surface. Tout poëte lyrique, en vertu de sa nature, opère fatalement un retour vers l'Éden perdu. Tout, hommes, paysages, palais, dans le monde lyrique, est pour ainsi dire apothéosé. Or, par suite de l'infaillible logique de la nature, le mot apothéose est un de ceux qui se présentent irrésistiblement sous la plume [361] du poëte quand il a à décrire (et croyez qu'il n'y prend pas un mince plaisir) un mélange de gloire et de lumière. Et, si le poëte lyrique trouve occasion de parler de lui-même, il ne se peindra pas penché sur une table, barbouillant une page blanche d'horribles petits signes noirs, se battant contre la phrase rebelle ou luttant contre l'inintelligence du correcteur d'épreuves, non plus que dans une chambre pauvre, triste ou en désordre; non plus que, s'il veut apparaître comme mort, il ne se montrera pourrissant sous le linge, dans une caisse de bois. Ce serait mentir. Horreur! Ce serait contredire la vraie réalité, c'est-à-dire sa propre nature. Le poëte mort ne trouve pas de trop bons serviteurs dans les nymphes, les houris et les anges. Il ne peut se reposer que dans de verdoyants Elysées, ou dans des palais plus beaux et plus profonds que les architectures de vapeur bâties par les soleils couchants.

Mais moi, vêtu de pourpre, en d'éternelles fêtes,
             Dont je prendrai ma part,
Je boirai le nectar au séjour des poëtes,
             À côté de Ronsard.

Là, dans ces lieux, où tout a des splendeurs divines,
             Ondes, lumière, accords,
Nos yeux s'enivreront de formes féminines
             Plus belles que des corps;

Et tous les deux, parmi des spectacles féeriques
             Qui dureront toujours,
Nous nous raconterons nos batailles lyriques
             Et nos belles amours.

J'aime cela; je trouve dans cet amour du luxe poussé au delà du tombeau un signe confirmatif de grandeur. Je suis touché des merveilles et des magnificences que le poëte décrète en faveur de quiconque touche la lyre. Je suis heureux de voir poser ainsi, sans ambages, sans modestie, sans ménagements, l'absolue divinisation du poëte, et je jugerais même poëte de mauvais goût celui-là qui, dans cette circonstance, ne serait pas de mon avis. Mais j'avoue que pour oser cette Déclaration des droits du poëte, il faut être absolument lyrique, et peu de gens ont le droit de l'oser.

Mais enfin, direz-vous, si lyrique que soit le poëte, peut-il donc ne jamais descendre des régions éthéréennes, ne jamais sentir le courant de la vie ambiante, ne jamais voir le spectacle de la vie, la grotesquerie perpétuelle de la bête humaine, la nauséabonde niaiserie de la femme, etc...? Mais si vraiment! le poëte sait descendre dans la vie; mais croyez que s'il y consent, ce n'est pas sans but, et qu'il saura tirer profit de son voyage. De la laideur et de la sottise il fera naître un nouveau genre d'enchantements. Mais ici encore sa bouffonnerie conservera quelque chose d'hyperbolique; l'excès en détruira l'amertume, et la satire, par un miracle résultant de la nature même du poëte, se déchargera de toute sa haine dans une explosion de gaieté, innocente à force d'être carnavalesque.

Même dans la poésie idéale, la Muse peut, sans déroger, frayer avec les vivants. Elle saura ramasser partout une nouvelle parure. Un oripeau moderne peut ajouter une grâce exquise, un mordant nouveau (un piquant, comme on disait autrefois) à sa beauté de déesse. Phèdre en paniers a ravi les esprits les plus délicats de l'Europe; à plus forte raison, Vénus, qui est immortelle, peut bien, quand elle veut visiter Paris, faire descendre son [362] char dans les bosquets du Luxembourg. D'où tirez-vous le soupçon que cet anachronisme est une infraction aux règles que le poëte s'est imposées, à ce que nous pouvons appeler ses convictions lyriques? Car, peut-on commettre un anachronisme dans l'éternel?

 

 

 

 

Erstdruck und Druckvorlage

Revue fantaisiste.
1861, Nr. 12, 1. August, S. 358-362.

Gezeichnet: CHARLES BAUDELAIRE.

Unser Auszug: S. 359-362.

Die Textwiedergabe erfolgt nach dem ersten Druck (Editionsrichtlinien).


Revue fantaisiste   online
URL: http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb34547104z/date
URL: https://catalog.hathitrust.org/Record/000675130

 

 

Aufgenommen in

 

Kommentierte und kritische Ausgaben

 

Übersetzung ins Deutsche

 

 

 

Werkverzeichnis


Verzeichnis

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In: Baudelaire journaliste. Articles et chroniques.
Choix de textes, présentation, notes, chronologie, bibliographie et index par Alain Vaillant.
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Baudelaire, Charles: Notes nouvelles sur Edgar Poe.
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Baudelaire, Charles: Théophile Gautier.
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Baudelaire, Charles: Les Fleurs du mal.
Seconde édition augmentée de trente-cinq poëmes nouveaux.
Paris: Poulet-Malassis et de Broise 1861.
URL: http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k70860g
URL: http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6151252j
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Baudelaire, Charles: Richard Wagner et Tannhauser ä Paris.
Paris: Dentu 1861.
URL: http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6221355j
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Baudelaire, Charles: Réflexions sur quelques-uns de mes contemporains.
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In: Revue fantaisiste.
1861, 15. Juni, S. 131-143.
URL: http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb34547104z/date
URL: https://catalog.hathitrust.org/Record/000675130

Baudelaire, Charles: Réflexions sur quelques-uns de mes contemporains.
IV: Théophile Gautier.
In: Revue fantaisiste.
1861, 15. Juli, S. 287-289.
URL: http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb34547104z/date
URL: https://catalog.hathitrust.org/Record/000675130

Baudelaire, Charles: Petits poèmes en prose. A Arsène Houssaye.
In: La Presse.
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URL: http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb34448033b/date

Baudelaire, Charles: Le Peintre de la Vie moderne.
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26. November, S. 1-5 (I-IV)
29. November, S. 1-5 (V-IX)
3. Dezember, S. 1-5 (Forts. IX-XIII). [PDF]
URL: http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb34355551z/date

Baudelaire, Charles: Œuvres complètes.
Bd. I: Les Fleurs du mal.
Précédées d'une notice par Théophile Gautier.
Paris: Michel Lévy Frères 1868.
URL: http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k71501c

Baudelaire, Charles: Œuvres complètes.
Bd. II: Curiosités esthétiques.
Paris: Michel Lévy Frères 1868.
URL: https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1073236b
URL: https://catalog.hathitrust.org/Record/006141695
URL: https://books.google.de/books?id=UwoJAAAAQAAJ
PURL: http://mdz-nbn-resolving.de/urn:nbn:de:bvb:12-bsb10088220-9

Baudelaire, Charles: Œuvres complètes.
Bd. III: L'art romantique.
Paris: Michel Lévy Frères 1868.
URL: http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k10732385
URL: https://catalog.hathitrust.org/Record/006141695
URL: https://books.google.de/books?id=r2kGAQAAIAAJ
PURL: http://mdz-nbn-resolving.de/urn:nbn:de:bvb:12-bsb10088221-5



Œuvres complètes de Charles Baudelaire.
Correspondance générale.
Recueillie, classée et annotée par Jacques Crépet.
6 Bde. Paris: Louis Conard 1947-1953.

Bd. 1 (1947): 1833 - 1856.
URL: https://archive.org/details/oeuvrescompletes0000baud_r5u6

Bd. 2 (1947): 1857 - 1859.
URL: https://archive.org/details/oeuvrescompletes0000baud_x2t0

Bd. 3 (1948): 1860 - Septembre 1861.
URL: https://archive.org/details/oeuvrescompletes0000baud_m0y4

Bd. 4 (1948): Novembre 1861 - 1864.
URL: https://archive.org/details/oeuvrescompletes0000baud_b5u5

Bd. 5 (1949): 1865 & 1866.
URL: https://archive.org/details/oeuvrescompletes0000baud_k3m2

Bd. 6 (1953): Compléments et index.
URL: https://archive.org/details/oeuvrescompletes0008baud

 

 

 

Literatur

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